
S’il est un objet i-co-nique et qui ne s’est jamais pensé comme tel, c’est bien le verre Duralex®. Sans designer-star, sans récit héroïque, sans sophistication culturelle, il reste ancré dans la mémoire collective, fait partie des collections du musée des Arts décoratifs de Paris et, luxe suprême, se vend à la boutique du MoMa de New York. Arrêtons-nous donc sur le premier de la série commercialisée par la marque : le modèle Gigogne, lancé en 1946 et toujours présent dans mon placard de cuisine.
Le Gigogne est doté d’une vraie identité formelle, tout en sobriété : un fond lourd, une forme évasée stable, une ouverture plus large, une épaisseur visible et assumée. Et l’idée de génie, celle qui a consolé bien des enfants de manger à la cantine, c’est de graver au fond du verre un chiffre qui indique l’âge réel de celui qui l’utilise. Tout le monde le sait, je n’insiste pas.
Ainsi, l’architecture de ce verre à fond épais lui donne la stabilité tranquille des objets conçus pour durer plus longtemps que leur possesseur. Sans compter, bien sûr, qu’il est en verre trempé, une innovation technique développée par Saint-Gobain qui en fait le premier verre rebondissant de l’histoire. C’est une sacrée révolution, après-guerre. On n’y pense pas, mais avant cela, les verres étaient bêtement fragiles et supportaient très mal le contact avec le sol.
Modeste, le Gigogne ne cherche pas à séduire et ne donne pas dans la surenchère décorative : un petit bourrelet à son bord, des stries horizontales qui le ceinturent comme une petite coquetterie discrète. En fait, ces subtils reliefs créent un point de résistance structurelle, limitent certaines surfaces de contact, renforcent la stabilité du galbe et guident l’empilage des verres. Car non seulement le Gigogne rebondit, mais en plus, il s’empile. Sur des chariots en métal de cantine, sur les étagères des cafés comme dans les placards domestiques, il joue les acrobates en formant des piles d’une hauteur qui le met parfois en danger (même s’il n’a, d'évidence, rien à craindre). Gigogne, quel nom bien trouvé ! Le Gigogne, c’est la Matriochka de la collectivité française.
Le Gigogne est immortel. Si d’aventure vous parvenez à le casser, c’est que vous l’avez fait exprès, d’une part ; d’autre part, sachez qu'il renaîtra de ses cendres, car sa production, malgré diverses péripéties, se poursuit de nos jours. Et c’est précisément pour son caractère industriel qu’il sera toujours tenu à l’écart des honneurs savants. Dura lex, sed lex.