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Le canapé Togo

Ou l'élégance à l'état larvaire.



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Le Togo me fait penser à une larve géante. Son aspect compact, son profil ramassé, ses plis profonds comme des segments de chenille me renvoient à un imaginaire entomologique. Son créateur, lui, disait avoir trouvé l’inspiration dans un tube de dentifrice plié, ce qui n’est pas tellement plus glamour.

Bref. Je ne suis pas franchement convaincue par l’esthétique, et encore moins par l'élégance, de cette célèbre pièce de design. Mais là n’est pas la question (encore que).

Feuilletez n’importe quel magazine de décoration contemporain, vous y trouverez un canapé Togo affaissé dans un salon chic et savamment décontracté, entre une lampe Pipistrello et de beaux livres définitivement fermés. On est très loin du meuble « anti-bourgeois » accessible à la jeunesse post-soixante-huitarde.

De nos jours, on n’achète pas simplement un canapé Togo, Madame. On s’offre son statut d’icône.

Imaginé par Michel Ducaroy, le Togo naît dans les années 1970, quand le mobilier commence lui aussi à contester les postures établies. Avec le Togo, le canapé cesse de discipliner le corps. Conçu comme un joyeux piège à chips sur lequel on se jette, on s'affale, et dont on a du mal à s’extraire passé un certain âge, ce siège-coussin est alors en rupture totale avec le mobilier bourgeois. Proche du sol, informe, sans structure visible, il est entièrement fait de mousse de polyester.

Proposer ce canapé invertébré est alors un geste aussi radical qu’expérimental, aussi moderne qu'anticonformiste. Le succès commercial est pourtant au rendez-vous. Populaire, le Togo devient un best-seller mondial, puis la star du catalogue Ligne Roset.

Fort de son aura historique, érigé au rang d’objet de statut, le Togo est aujourd’hui devenu le symbole ultra-conformiste du « cool cultivé ». Un demi-siècle après sa création, il s’est imposé comme une référence obligatoire pour paraître audacieux.
Le plus étonnant n’est peut-être pas qu’un canapé ressemble à une larve géante. C’est qu’une fois devenu icône, plus personne n'ose le voir.