
Le fauteuil B3 n’est pas encore tout à fait le Wassily. Le Wassily intimide. Ce n’est pas juste un meuble, c’est un monument. Il incarne une pensée et dégage une aura intellectuelle, un je-ne-sais-quoi de professoral. Il est sûr de lui. Il est large, rigide, froid. C’est une autorité dans le monde du design et il impose le respect.
Le B3, lui, conserve quelque chose d’expérimental, de léger, presque d’insolent. Pour l'humaniser encore un peu plus, écoutons son créateur, Marcel Breuer, parler de l’avantage de cette structure tubulaire qui se courbe "comme un macaroni". Merci, Monsieur, j’ai un peu moins peur. Ainsi donc, vous avez conçu l'impressionnant objet comme un jeu expérimental, avec l'audace et la créativité de vos 23 ans...
1925. Le jeune Marcel s’offre sa première bicyclette, une Adler. Le cadre, et surtout le guidon, forcent son admiration. Les tubes d’acier lisses, résistants et sans soudure apparente sont une innovation industrielle de la société Mannesmann. Breuer devine dans cette nouvelle technologie alliant légèreté, solidité et perfection visuelle un potentiel esthétique et pratique à appliquer au mobilier.
Il fallait y penser. Bien sûr, il baigne dans l’effervescence créative du Bauhaus, ça aide. Mais de là à envisager de remplacer le matériau séculaire des meubles, le bois massif, par du métal creux… Et pourtant, il le franchit, le pas. C’est la marque des grands esprits, que de savoir déplacer son regard.
Et voilà le projet qui se dessine. Breuer reprend les caractéristiques essentielles d’un fauteuil club, très populaire dans les années 1920 : bas, large, profond, avec des accoudoirs. Mais, admirable pirouette, Breuer révolutionne la révolution. Alors que le club est le premier fauteuil à entièrement cacher sa structure, celui de Breuer supprime tout rembourrage pour la dévoiler complètement. Le meuble est réduit à son plus simple appareil : un squelette en acier tubulaire nickelé, plié en une seule pièce. Des bandes de coton Eisengarn (textile Bauhaus super résistant) pour l'assise, le dossier et les accoudoirs. Le fauteuil devient sculpture dans l’espace. Comme une allégorie du fonctionnalisme. Et Marcel, assisté d’un plombier, vient juste de révolutionner l’histoire du design avec son prototype B3.
Le Bauhaus rêvait d’un mobilier pour tous.
Le design en a fait un signe de distinction.
Et après ? Alors que son fauteuil dérive directement d’un progrès industriel, Breuer essuie un refus de la société Adler quand il propose de collaborer pour produire du mobilier tubulaire… Tout à son idéal moderniste, le jeune designer voit des méthodes de fabrication peu coûteuses, une reproduction facile et une distribution de masse de son fauteuil si léger. Ce à quoi l’industrie lui répond d’abord que ledit fauteuil est trop moderne, trop froid, trop laid. Thonet accepte le premier de prendre le risque, mais c’est durant les années 1960 qu’il est vraiment reproduit en série à travers le monde. C’est aussi le moment où son image se fige culturellement dans le cuir noir et le chrome brillant, reconstruction virile du modernisme, imposant et luxueux. Aujourd’hui, ses droits de reproduction sont détenus par Knoll®.
La trajectoire de ce fauteuil, renommé Wassily par son premier rééditeur, Dino Gavina, est celle de bien des objets d’avant-garde : d’abord rejetés, puis oubliés, puis redécouverts, puis collectionnés. Quand un fauteuil d’avant-garde devient siège d’avocat, ce n’est peut-être plus tout à fait le Bauhaus qui intimide.